Salvatore Gucciardo, peintre visionnaire & cosmique

 

Salvatore Gucciardo n’est déjà plus de notre monde artificiel et illusoire aux valeurs éphémères depuis longtemps, d’ailleurs l’a-t-il un jour été ? A bien y réfléchir nous pourrions en douter! Il ouvre les portes d’un univers galactique où l’espérance  d’une humanité nouvelle est en totale transmutation.

Le constat du passé lui sert d’expérience pour le futur. Il se fait en quelque sorte un chaman de l’art. Il transcende le monde en le déposant sur l’écrin de l’énigme infini. Peintre ? Poète ? Allez donc savoir !

Peintre reconnu, c’est presque de notoriété publique, il joue aussi sur la corde de la poésie avec beaucoup de sensibilité et de clairvoyance.

Salvatore Gucciardo  est considéré par la critique autorisé comme étant l’un des principaux peintres visionnaires et cosmiques de sa génération.

Le grand peintre Marcel Delmotte qui est en quelque sorte le maître de la transmission, peut-être fier de son « fils spirituel ».

Salvatore Gucciardo recherche par l’évolution de son œuvre picturale une forme d’éternité, un souffle pérennisé en s’efforçant de restituer une transparence au grand mystère de la création et par là même de son prolongement.

Il tente de nous faire écouter battre le cœur du monde.

 

                                                                                           Michel Bénard

                                                                                 Lauréat de l’Académie Française

                                                                Chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres

 

 

 

 Constellations de Salvatore Gucciardo

 

En Platon post-moderne, Salvatore Gucciardo tapisse sa caverne. Celle-ci n’est plus fermée mais ouverte puisque c’est l’univers. Tel René Daumal (l’alpiniste du « Mont Analogue ») il crée un Graal cosmique (l’inverse d’une Guerre des Etoiles) par des aventures picturales non euclidiennes. L’infini le plus ample est convoqué pour la connaissance du plus petit : à savoir de l’être. Sa quête devient : l’accomplissement d’un savoir dans une action. Sel et ciel, sa peinture est faite de tourbillons qui s’arquent ou se redressent en lignes droites.

Subjugué par l’air, l’éther et le cosmos Salvatore Gucciardo fait cercle autour d’eux. De son esprit d’aigle il apaise les orages magnétiques. Il caresse leur lumière à laquelle il accorde une suavité rouge. Et si l’espace et le temps ne possèdent plus d’existence réelle reste leur noyau irréductible. Celui-ci sous la main du peintre méduse en devenant moitié brûlant, moitié glacé.

L’aube peut en conséquence faire son état des lieux. Elle est hantée de bleu profond jusqu’à l’abolir. Les peintures la parlent. Elles sont des romans, des nouvelles de science-fiction (comme les poèmes de l’artiste sont des peintures qui font main basse sur le sang). Il convient de réapprendre à ouvrir les yeux, à cesser de se taire. Ne pas se contenter de jouir dans la solitude mais dans la traversée (Sans confondre l’une avec l’autre).Une telle œuvre rend l’être nu sous des grands cieux nourris d’un souffle qui emporte dans l’ivresse ces lieux infinis transmués en sérénité. Elle rend nu mais – et paradoxalement – pas forcément petit en dépit de ses boisseaux d’espace infini. Les divinités paisibles ou irritées ont fui jusqu’à ce toit du monde. Reste l’abysse somptueux du chant des formes et des couleurs qui se font la fête. Dupes consentantes du non-dupe elles plantent leurs secrets drapeaux. Ce sont des sources de résistance.

Chaque œuvre est une fenêtre qui ouvre l’ouvert au-delà même des étoiles qui scintillent. Des voix appellent des voix, des écheveaux de zéniths deviennent des collines sibyllines, des rivages où Vénus n’en finit plus de naître.  Dans l’espace e envoûté vole une profusion géologique de signes pour une trace à venir. Et en ces cieux courent des idéogrammes du silence purgés des scories du réel.

Bien des mondes sidéraux sont parcourus et aimantés par les roses des vents de l’artiste. Les rochers ont des crises de panique, le ciel dégringole enfantant des phalènes au sein des coulées de haut-fourneaux, l’obscurité distille ses pavots. Tout se transforme en canicule bleue au milieu des auras de comètes comme dans des lacs d’azur.

Le futur reste possible en notre période de crise par la substance en combustion que Salvatore Gucciardo explore et mitonne. Gouttes d’or dans le ciel, étendues tendues de soie, mirages de palais de cristal créent une énergie à l’état natif, histoire qu’on vive deux fois dans des vastitudes illuminées par d’invisibles constellations.

Le créateur de telles odes à la lumière et à l’inconnaissable on le nommera volontiers phosphoros. Ses étincelles retournent au firmament quand il dissout les apparences par ses calligraphies du vertige. Salvatore Gucciardo est donc le vainqueur tranquille du temps. Il reste le veilleur de grand matin nourri par l’espace infini. Il refuse le temps des larmes qui traversent les airs comme des lames.  Des paysages s’éveillent en foudre. Mille éclairs entourent les pèlerins éreintés du réel qui deviennent des voyous de grands chemins… Il est temps – l’esprit lavé par la peinture – d’éveiller en nous la belle au plomb dormant.

 

                                                                               Jean-Paul Gavard-Perret

                                                                                       Poète, critique

                             Maître de conférences en communication à l’Université de Savoie

 

 

Fragments étoilés d’une iconographie en corps

 

Tu es un frère,

On peut s’entendre

Guillevic (Cercle)

 

Dans les tableaux de Salvatore Gucciardo, on trouve de nombreux corps, tant céleste qu’humains. Corps glorieux ou corps en géhenne, parfois mêlés en un magma de chair, tous membres confondus. Corps taillés, cuirassés, prophétisés, pour affronter les dangers de la vie (extra)terrestre…

 Le corps humain fait souvent « corps » avec un corps céleste qui l’auréole, le protège, le guide ou l’accompagne. Corps humain et corps céleste sont frères car satellites du même soleil, enfants du même « atome primitif ». Ils vont de conserve, unissant leurs orbes, associant leurs sorts, se reflétant, s’imaginant dans un même réseau de mots et de figures. La terre, telle que nous la présente le peintre, respire, souffle, souffre, se meut et meurt comme un corps organique.

 Ce qui est rond se répond dans la grande famille des cercles : tête, ventre, œil, seins, cul, planète, étoile… dans une sorte d’inaccomplissement circulaire condamné à se répéter, à se recycler. La spirale, cette courbe fuyante, devient dans La spirale de la vie (huile, 40x60) demeure du cercle, bulle abritant un site idéal, œil captant une vision. La muse étoilée (huile, 60x50) évoque une madone aux sphères – qui l’enrobent, l’enrôlent, l’enroulent, l’enserrent dans leurs anneaux. C’est une image exemplaire, presqu’une icône de la plénitude selon Gucciardo, une « muse astrale » comme on en rencontre d’autres dans les œuvres du peintre. Quand les courbes sont coupées ou « approchées » par des droites, c’est qu’il y a menace, obstacle à éviter. Dans de nombreux dessins de l’artiste et, particulièrement, dans sa série abstraite récente, droites et courbes, triangles et disques s’assemblent en des compositions géométriques dégagées de toute présence de vie.

 Un peu à l’instar des corps sans organes d’Artaud-Deleuze, le corps gucciardien est un corps délivré de ses fonctions organiques, ouvert à la réflexion, à la spiritualité. C’est un corps parfois enceint, mûrissant dans le ventre ou le cerveau un enfant de chair ou de pensée. On ne marche pas plus qu’on n’use de ses mains, de ses bras dans le monde guccardien.  On vole, mais sans ailes, mû suivant le mode de déplacement des planètes. Comme notamment dans La traversée flamboyante (huile, 100x120) où l’on voit une créature propulsée par une boule de matière. Les visages ornant ces corps ne visent pas, en général, à reproduire une physionomie, ils s’assimilent à des masques exprimant une émotion. Ceux qui les portent (re)jouent l’épopée de l’existence sur un théâtre à l’échelle cosmique.

 Un chemin figure régulièrement dans un espace du tableau. Peu importe qu’on foule ou non, c’est un chemin mental, fait de lacets, à l’issue incertaine mais baignée d’une lumière derrière une paire de collines. L’important est qu’il fasse sens, indique une direction ; qu’il éclaire et qu’il élève.

 

Les belles endormies

 Voie lactée ô sœur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Apollinaire (Alcools)

 

Si l’on voit dans les corps satisfaire des besoins physiologiques, on les voit cependant dormir. Ou plutôt sommeiller. Dans des décors typiques du peintre, de songeuses endormies méditent toutes nues.

 Dans Le souffle du silence (huile, 55x73), la feuille qui s’étale au premier plan en se dorant au soleil rappelle la pose alanguie d’un corps de femme, plus exactement d’un corps de sirène avec son pédoncule caudal, dans un réseau de nervures suggérant l’ossature humaine. À ces grandes courbes répondent, au second plan, celles que forment les monts pyramidaux. Le corps rond d’un soleil dominant prodigue une lumière qui traverse la surface translucide de la feuille…

 Cette composition n’est pas sans évoquer celle de La souche divine (huile, 35x60) ou un corps féminin, vu de dos, s’expose à un astre déclinant et sous éclairage crépusculaire où seule l’étendue de la chair tranche par sa blancheur – comme vestige de la lumière du jour qu’elle aurait emmagasinée et rendrait à la faveur du soir. La femme regarde au loin en direction du couchant…

 Dans La chair intacte (huile, 24x50), on trouve un dispositif semblable. Une femme à la musculature prononcée fait ici face au spectateur.  Elle ferme les yeux, comme par discrétion, pour ne pas croiser notre regard, nous empêcher de l’observer sans retenue. Notons aussi qu’elle est sur le chemin, dans une pose malhabile, comme « en plan », en plante, pataude et placide, rivée à son rêve, ayant été dépouillée de tout sauf de sa chair, comme nous laisse à penser le titre du tableau. La chair intacte mais la chair seule. Seule avec sa chair…

 On pourrait citer aussi Le rêve exquis (huile, 50x60) ou L’harmonie sereine (huile, 30x40) qui cadre à mi-corps une femme ici éveillée, casquée et légèrement parée, guerrière assurément, conquérante et pensive, examinant le terrain parcouru et le territoire encore à prendre. Et d’autres toiles encore…

 Mais la plus emblématique figure du genre est peutr-être celle mise en scène dans Le sommeil ardent (huile, 50x60), toile dans laquelle une femme nue, paupière closes, la tête sur un genou, d’un sommeil animé, on le suppose, d’une vive activité cérébrale occupe toute la place ou presque de la composition. Nue, cependant qu’elle donne à voir ce que le spectateur veut voir (l’astre fait écho à l’aréole d’un sein tandis que le chemin, signale, par effet de symétrie, une route entre les cuisses) elle peut à loisir nourrir ses songes – qu’elle dérobe de la sorte à la vue. Le spectateur, possiblement engagée sur la voie d’autres rêveries, ne peut se figurer le caractère des visions du modèle. Jeu sur le voir et non voir ; le peintre en tant que peintre ne montre que ce qu’il veut qu’on fixe dans l’instant, renvoyant plus que tout autre artiste à l’invisible, aux projections temporelles (souvenirs et anticipations), aux intérieurs non éclairés qui renferment les secrets e »t mystères constituant la psyché humaine.

 Le temps est une pensée, une rêverie du soir, écrit Jankélévitch. N’est-ce pas aussi le moment du jour où, dans l’occultisme, le corps astral se manifeste ?

 Car né

 L e terrestre le cède chez moi à la pensée cosmique. (…)

J’occupe un point reculé, original de la Création,  à partir duquel je présuppose des formules propres à l’homme, à l’animal, au végétal, au minéral et aux éléments, à l’ensemble des forces cycliques.

Paul Klee (Journal)

 La naissance du ciel, La naissance de la mer, La naissance d’une étoile, La naissance du monde… Autant de titres de tableaux qui pointent une interrogation constante chez le peintre. Et dont on trouve le thème, puissamment traité, dans Lyrisme cosmique, le recueil du poète Gucciardo.

 Si le soir est le « moment » du temps, l’espace intersidéral est par excellence son lieu. Le voyage dans le Cosmos vise un retour à des âges passées de l’homme et, par voie de conséquence, à l’origine de l’Univers, à cet instant zéro ou réside la vérité du temps, où tout explose et s’ordonne déjà. Je voyage dans la constellation/ pour embrasser/ l’éclat du monde, écrit Salvatore Gucciardo. Mais ce n’est pas dans un but morbide, rétrograde, pour rester fiché là, mais bien pour se relier à la « source de vie », savoir de quelle lumière on est fait afin d’y puiser matière à éclairer les ténèbres à venir, et rejouer le sort de l’humanité.

 On pourrait en guise de conclusion définir le lieu guccardien comme étant l’ensemble des points situés à mi-distance du rêve et du réel. C’est un espace de contemplation au sens où Emile Bernard entendait le mot contempler – requérant une opération de l’âme. Le lieu (enchanté, inconnu, vivant…) gucciardien fait de la lumière un objet de culte et des formes figurées les forces à l’œuvre dans l’être. Il est le champ du présent et du possible dans lequel le chemin constitue, on peut le penser, une échappée vers l’extérieur, une voie d’ouverture sur notre monde.

 

                                                                                                        Eric Allard

                                                                                                   Poète et critique

 

 

Peintre de la cosmogonie

 

Salvatore Gucciardo est le peintre de la cosmogonie par excellence. Pour s’en convaincre, il suffit de s’attarder sur ses tableaux, cartographie majestueuse d’une vision toute de poésie et d’humanité de l’Univers…

 Le trait est épuré, la couleur harmonieuse, la toile est tout à la fois espace allégorique et atemporalité existentielle…

 Salvatore Gucciardo possède un sens remarquable de la lumière, son monde pictural est tout d’équilibre, de justesse…

Profondément humaniste et à l’écoute des signes, il invente sur la toile cette sérénité de l’Après qui fait tant défaut aux hommes ici-bas…

 Peintre visionnaire et sensible, Salvatore Gucciardo demeure humble face aux forces telluriques et divines… Peut-être ne sommes-nous qu’une parenthèse désenchantée dans cet espace-temps si superbement mis en image par l’artiste ?...

 Salvatore Gucciardo semble nous dire, tout au long de son œuvre, combien prime la communion cosmique pour que survive l’espoir d’une humanité…

A méditer !

 

                                                                        Nathalie Lescop-Boeswillwald

                                                                            Agent d’Art, critique, poète

                                                                               Directrice de l’Espace NLB

                                                     Présidente fondatrice de "Les amis de Thalie"

                                                                             Revue littéraire et picturale

 

 

Salvatore Gucciardo, l’orphelin du soleil

 

Au départ, cet enfant qui court sur les collines d’Agrigente, au début des années 50, sans savoir que Nicolas de Staël est en train de les peindre, dérobant son jaune au soleil, au ciel son bleu, au sang de la terre sicilienne son rouge aveuglant.

 La Grèce est là, dans les colonnes en érection de ses temples, dans la terre qui accouche d’olives noires et de vin pourpre, dans le sable roux que lèche la mer, la mer toujours recommencé.

 Puis, c’est le long voyage, bateau et train, jusqu’à ce pays noir au ciel toujours gris, cette terre mouillée qui s’accomplit en boue. C’est l’immersion dans une autre  langue, d’autres murs, d’autres visages. Plus de collines mais des terrils noirs. Plus de mer mais la pluie. Salvatore devient orphelin du soleil.

 Mais une palette est en gestation, comme une orange sanguine dans la nuit étoilée.

 L’enfant devenu homme sculpte au couteau, sur la toile de ses rêves, remous d’ellipses, cauchemars triangulaires, et ces dentelles vagues en leurs faisceaux d’épines, et des frimas de bulles blêmes. Le cerceau du cerveau roule des poulpes de placenta. La déesse mère enfante la déesse terre.

 Il fait l’éloge de l’amour. Muscles en paix, le regard tendre, les amants scrutent à l’horizon des espoirs de retour. Ils savent depuis toujours, qu’aimer n’est pas se regarder l’un l’autre. Indifférents à l’éclipse, aux comètes, aux naines rouges, ils rêvent de nectars, et le temps s’interrompt dans leurs regards polaires. Ils ont mis bas les oripeaux, les oriflammes. N’ont conservé que les rostres vermeils qui les protègent contre la tempérance. Bientôt, ils boiront la vanille liquide et le citron vert. Bientôt, ils ourdiront une nouvelle joute. Déraciné du monde, enraciné dans leur enfance, ils fusionnent, foisonnent, agglutinés au tronc natal. Symétrique et distants, indifférents et beaux, figures de proue d’un lent vaisseau spatial, ils lévitent, ils flottent, ils planent.

 Il capte un éclat de lumière. Il s’assigne la fulgurance. Il se nourrit d’orange sanguine et de laitances de plasma. Il ose toutes les impertinences. Il tranche à vif dans la pulpe des cistes pour y puiser le laudanum puissant dont la potion apaisera ses plaies. Il fait neiger une évidence insigne au cœur du blanc, au creux du pourpre. Il nage jusqu’aux falaises où s’effrite le schiste grège. Il persiste et signe. Il ourle de sa main la spirale de la vie. C’est par une nuit de plein soleil qu’il accomplit les premiers miracles. Il sépare les jaunes des blancs. Il ressuscite l’ammonite aux joues roses dont la couleur nacrée indique infailliblement le pôle. Il nimbe les cirrus de cette pulpe frêle qu’imite à s’y méprendre dans sa candeur sucrée, la foraine barbe à papa. Il multiplie à volonté les bras tentaculaires des pieuvres qui se mettent à épandre pour rire, sur les villes apeurées, leurs langoureuses menaces de cratères. Il invente les moirures des nébuleuses, les bigarrures des aurores boréales, la lumineuse courbure du cristallin des femmes.Il trace la traversée flamboyante, singeant l’homme obus dans sa course dérisoire, écorché au plus près pour mieux prendre le vent. Sa peau, il la laisse au serpent à plumes et au cruel Xipe Totec. Il arc-boute ses muscles au bel agrume du soleil. La traversée est d’abord silencieuse et lente, oserais-je dire discrète ? Elle n’affecte ni les eaux de turquoise où se mire l’atoll, ni sable doré du djebel. Et si le vent remué par sa sphère causa d’infimes érosions, il n’y faut pas chercher malice. Tout juste de quoi provoquer, peut-être, dans les beaux abysses, la chute de la goutte d’eau qui ferait déborder le monde. Au sein des flots sereins, à peine perturbe-t-il le sommeil opaque des monstres marins. Il fait le tour du monde quatorze ou quinze fois, provoquant çà et là des marées singulières. Les enfants le montrent du doigt. Les astronomes calculent les écliptiques. On prend parfois son sourire pour une comète. Il vogue vers l’infini, réconcilie avec l’éternel. Il glisse dans l’oubli comme un dard dans la peau. Il laisse dans la nuit son sillage de nacre. Il fait l’attente comme d’autres font l’amour.

 Dans l’espace habité, à force de jouer aux quatre coins, les points cardinaux ont perdu la force de souffler a flamme des gâteaux d’anniversaire allumés en plein ciel le jour de la fête des galaxies, quand les planètes lasses de tant de gravité décident de larguer les amarres, de prendre le large et, mine de rien, de s’envoyer en l’air, avec des conséquences incalculables. Il se pourrait que les naines blanches ne se nourrissent plus que de betteraves rouges. Il se pourrait que les trous noirs aspirent peu à peu la lumière blanche. Il se pourrait que le réchauffement des pôles ait des effets inattendus, que l’on réquisitionne les esquimaux des marchands de glaces pour reconstituer artificiellement des  banquises de glaces à la vanille, des icebergs de sorbets au citrons, des îles flottantes d’on ne sait quels matériaux synthétiques saupoudrés de sucre glace et flambées de curaçao. Il se pourrait que le Créateur, un jour par agacement ou simplement par jeu, perfore le fragile opercule de l’atmosphère, démoulant illico le gâteau de semoule de l’univers.

 Dans la lumière de l’espérance, il n’attend pas que le soleil explose pour quitter les cavernes de laine sale où les loriots depuis longtemps ne chantent plus. Il a dû prévoir que la baie s’embraserait que le jaune du soleil mêlé au bleu de l’eau donnerait ce vert délavé où sombreront jusqu’à ses idées noires. Il calfate les pirogues votives, invente les montagnes russes et les jardins anglais, les fontaines de jouvence  et les fontaines je ne boirai pas de ton eau, les bains de minuit, les bains à bulles, les thermes et les termes, et tous les mots de toutes les langues. Il suffit qu’il nomme le chant des tourterelles pour qu’aussitôt l’amour existe ; il suffit qu’il dise : »Joyeux comme pinson » pour que les mois de mai se peuplent d’oiseaux à gorge rose et de femmes aux seins offert ; il suffit qu’il trace linteaux, vitraux, meneaux, fenêtres, portes, et les arcs-boutants des églises, et les parois des pyramides, et les murailles des châteaux forts et les systèmes d’alarme et les arsenaux d’armes pour se croire à l’abri des larmes.

 Il s’embarque pour le voyage inconnu vers les terrae incognitae ; il appareille incognito, doux voyageur, explorateur du « connais-toi toi-même ». Il est bien décidé à tuer le temps. À lui trancher les veines une fois pour toutes, au vieux Chronos. À installer pour toujours l’uchronie. Il a tout prévu pour la ronde des heures. Tout paré pour l’errance. Il monte à cru la licorne patiente vers Pluton l’infernale, vers Mars la belliqueuse. Il gravit d’austères tours de Babel à la quête de l’edelweiss mais ne trouve que lichens, que varechs. Pas même un chardon bleu des sables. Il délave les heures bleues. Il émousse les heures de pointes. Il aspire l’heure H. À  l’heure où les lions vont boire, des créatures de rêve approchent de son antre, exhibant leurs seins fermes et leurs gras pubis glabres. Il les couche sur la toile comme un centaure hennit dans la luxure.

 L’orphelin du soleil apprivoise la couleur depuis des lunes. L’orphelin du soleil prépare  en secret de nouvelles planètes. Il  se révèle dans la peinture et dans l’amour, dans l’amitié et dans les mots.  Il se souvient que son prénom veut dire « sauveur », que Salvatore rime avec « or ». Né sous le signe de la Vierge, il a passé sa vie à féconder son œuvre.  Il sème son chemin de cailloux de couleur. Il n’a pas fini de nous en mettre plein la vue.

 

                                                                                       Daniel Charneux

                                                                                            Romancier

 

 

 

 

Salvatore Gucciardo

 

 Monde étrange, que celui de Salvatore Gucciardo. À première vue, on se croirait volontiers plongé

Dans un univers de science-fiction, avec ses mondes en fusions, ses plantes en train de naître ou de se défaire, et des hommes, des femmes à l’expression souvent fichée, qui semblent participer à ces phénomènes étranges, ou même les susciter.

 Et puis, en y regardant de plus près, on peut songer à d’autres influences, à certains peintres de la Renaissance, comme Luca Signorelli, dont le Jugement dernier est proche de celui de Salvatore. Le dessin a les mêmes traits accusés, les mêmes rondeurs des corps, et les rocs déchirés, et le regard comme absent, absorbé en lui-même.

 Paysages arides, dépouillés, d’où la végétation et les animaux sont quasiment absents, comme si l’on était passé directement du règne minéral au règne humain, évitant toute distraction, toute variété dans les formes et les couleurs pour se concentrer sur l’essentiel. Et la même tendance à l’économie se retrouve dans le choix des formes : triomphe quasi absolu du cercle et triangle, le cercle, l’image de la perfection, de l’harmonie, tandis que le triangle, avec ses pointes acérées, évoque une arme, un combat, mais aussi une progression, une avancée.

 Même sobriété dans les couleurs, où triomphent le rouge et le bleu, avec leurs déclinaisons, l’orange,

Le cuivré, le brun ; le vert, le jaune, les couleurs sombres sont fresques absentes.

 Symbolisme qui peut paraître facile à décrypter, tant réapparaissent  souvent certains thèmes : la naissance, le chemin, la paix. Ou plutôt les naissances, les chemins, car c’est l’ensemble des éléments, la nuit, le jour, le monde, l’univers qui sont ici en gestation, en gésine. Mais si douloureuse que soit la mise au monde, le chemin conduit toujours à l’apaisement, et cette image du corps humain, partie intégrante, intelligente et harmonieuse du monde minéral est symptomatique – image non point d’un monde mort, mais d’un monde recueilli, absorbé en lui-même, jusqu’au jour où triomphent soudain l’énergie, la lumière, l’apaisement.

 Comme l’écrivait Nerval, Un pur esprit s’accroit sous l’écorce des pierres. Pourrait-il en être autrement,

Quand on s’appelle Salvatore et que l’on porte en soi l’image d’un monde réconcilié ?

 

 

                                                                                                      Joseph Bodson

                                          Président de l’Association Royale des Ecrivains de Wallonie